01/03/1918: La guerre comme (seul) exemple de mouvement perpétuel ?

De par leur monstruosité, les deux grandes guerres du XXe siècle ont tendance à nous faire oublier leur point de départ, leur origine commune. En 1871, à la fin de la guerre entre l’Allemagne et la France, tout était déjà prêt pour s’affronter à nouveau. Certes, on peut estimer que les conditions du traité de Francfort, incluant l’annexion de l’Alsace et la Moselle à l’Allemagne, étaient comme une graine de conflit plantée dans le sol de l’Europe. Mais ce n’est pas tout. Les consciences étaient déjà tournées vers la guerre. Même un divertissement aussi léger que la dernière adaptation cinématographique de Sherlock Holmes évoque cette vérité historique. Le professeur Moriarty y déclare qu’aucune puissance européenne n’a essayé de l’empêcher de déclencher une guerre pour la simple raison que tous les dirigeants préparent la guerre. Nous sommes alors en 1891. Des preuves ? Vingt ans plus tôt, l’impératrice Eugénie, réfugiée en Angleterre, écrivit au vainqueur, le futur empereur allemand Guillaume Ier, pour le dissuader de l’annexion. Sa réponse est sans appel :

« L’Allemagne veut être assurée que la guerre prochaine la trouvera mieux préparée à repousser l’agression sur laquelle nous pouvons compter, aussitôt que la France aura réparé ses forces et gagné des alliés. C’est cette triste considération seule, et non le désir d’agrandir ma patrie, dont le territoire est assez grand, qui me force à insister sur des cessions de territoire, qui n’ont d’autre but que de reculer le point de départ des armées françaises qui à l’avenir viendront nous attaquer. »

Ainsi, au sortir de la guerre, il ne se posa même pas la question de pouvoir empêcher un nouveau conflit. Il faudra deux autres expériences guerrières pour aboutir à l’invitation de Robert Schuman le 9 mai 1950 pour tous les pays intéressés à poser « les premières bases concrètes d’une fédération européenne ».

Robert Schuman, son chapeau, la classe. Tiens, il fut notamment député de Moselle ainsi que le premier président du Parlement européen, alors Assemblée Parlementaire européenne, de 1958 à 1960. En somme, le premier patron de l'Europe à ne pas être un tyran.

Et en 1918, quelle raison a fait ainsi manquer le rendez-vous de l’Histoire aux dirigeants de l’époque ? La question est d’autant plus énigmatique que cette réponse de Guillaume Ier était connue des hautes instances françaises en cette fin de guerre mondiale. Depuis son exil anglais, l’impératrice Eugénie –alors âgée de 92 ans– fit transmettre ces documents au président du Conseil Georges Clémenceau qui les fit lire au grand amphithéâtre de la Sorbonne le 1er mars 1918, à la séance de commémoration de la protestation de l’Alsace et la Lorraine. C’est pourtant le même Clémenceau qui cherchera à imposer les plus lourdes sanctions lors du traité de Versailles de 1919, malgré les conseils modérateurs du Royaume-Uni et des Etats-Unis. Décidément, son nom n’avait pas de meilleure place que sur un porte-avion.

Anniversaire de la protestation de l'Alsace-Lorraine au grand amphithéâtre de la Sorbonne (01/03/1918, Rol/Bibliothèque Nationale de France)

Cette commémoration était un rappel de l’émouvante séance du parlement du 1er mars 1871. Les députés alsaciens et lorrains y donnèrent lecture d’un texte de protestation au futur traité de Francfort entérinant l’annexion de l’Alsace et la Lorraine. Le lecteur, le député-maire de Belfort, Jules Grosjean, tint le discours suivant :

« Livrés, au mépris de toute justice et par un abus de la force, à la domination de l’étranger, nous avons un dernier devoir à remplir. Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement.
La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.
Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l’amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n’ont pas cessé de nous défendre, et d’inaltérable attachement à la Patrie dont nous sommes violemment arrachés.
Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans l’avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.
Vos frères d’Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leur foyer, une affection filiale jusqu’au jour où elle viendra y reprendre sa place. »

C’était dans l’air de l’époque : la guerre comme seul échange entre les peuples. Et par la suite, qu’advint-il ? Pendant sa période de « Reichsland », la région connut une période politique agitée. Nouvellement créé, le parti de protestation remporta presque tous les sièges de députés de la province aux élections successives de la fin du XIXe siècle. À l’aube de la première guerre mondiale, le mouvement protestataire se mit à décroître suite notamment à une victoire politique des autonomistes alsaciens avec la mise en place d’un parlement provincial siégeant à Strasbourg. Ironie de l’histoire, c’était trois ans avant la grande guerre, lors de la Constitution de 1911. À demain.

l'Alsace par temps de paix, photo Bertrand Orsal (Château du Haut-Kœnigsbourg, 01/07/2006)

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