11/02/1962: L’Art français de la dictature

Si vous interrogez la France pour savoir quelle est la dernière dictature qu’elle a connue, elle aura bien du mal à vous répondre avec précision. Peut-être évoquera-t-elle l’invasion nazi de la seconde guerre mondiale ? Mais sans forcément rappeler le souvenir du gouvernement de Vichy, ben non, ce n’était pas vraiment la France… Éventuellement se souviendra-t-elle de Napoléon le petit et du second empire ? Toutefois, cela restera flou. Alors voudrez-vous savoir inversement si la France est une démocratie. Comme vous êtes un journaliste intelligent, vous essayerez d’ouvrir la question. Par exemple, vous lui demanderez depuis quand la France est une démocratie. Vous obtiendrez sûrement un silence gêné, bientôt brisé par une toux tout aussi embarrassée, avant une réponse sans fondement. Alors, la France a-t-elle jamais été une démocratie ?

« Un président de la république est élu par le peuple;
c’est seulement après qu’il se prend pour le roi. »
Coluche, dans le Maître d’École

La cinquième république est une belle tentative de donner un sentiment de démocratie au peuple. L’élection arrive une fois de temps en temps, comme une soupape de sécurité qui explose sous les problèmes du quotidien, et puis le pouvoir continue d’agir comme bon lui semble. Entre-temps les manifestations et les publications sont libres, ce qui permet régulièrement de lâcher la pression sans pour autant avoir une quelconque influence sur les décisions de l’État. Certes il y a quelques contre-exemples comme les manifestations  contre le Contrat Première Embauche ou bien celles de décembre 1995, mais ce ne sont que des dérapages contrôlés. C’est assez génial comme système. Les droits de l’homme sont respectés et pourtant le peuple est privé de tout pouvoir. On ne peut pas mieux faire et les dictatures du monde arabe auraient bien fait de s’en inspirer car cette république n’est pas prête de sauter sous une quelconque révolution. La soupape de sécurité, voilà ce qui leur manquait.

La cinquième république est tellement forte qu’elle a également permis de réaliser des crimes d’État sans que sa légitimité n’en soit inquiétée. Nous venons de fêter les cinquante ans d’un de ces crimes. Dans le contexte de l’indépendance de l’Algérie, un an après la création de la criminelle et putschiste Organisation de l’Armée Secrète (OAS) le 11 février 1961, les forces de gauche organisèrent des manifestations pour lutter contre son action et favoriser le processus de paix. Ces manifestations firent l’objet d’une répression policière violente appuyée par le président De Gaulle, alors maître absolu de la politique du pays. Car il faut rappeler que depuis une tentative de putsch en avril 1961, l’état d’urgence était décrété en France, interdisant toute manifestation. Le 8 février 1962, au matin d’une nouvelle manifestation, le préfet Maurice Papon informa les organisateurs de son interdiction. Ceux-ci maintinrent l’évènement en précisant son caractère pacifique. La suite est bien connue, la manifestation fut dispersée énergiquement. Au croisement de la rue de Charonne et du boulevard Voltaire, des manifestants n’eurent d’autre issue que de se réfugier dans le métro où les policiers leurs lancèrent des grilles d’arbre. Le bilan sera de neuf morts, dont le plus jeune avait quinze ans.

Manifestation suite au massacre du métro Charonne avec une photo géante de Daniel Fery, 15 ans, décédé le 8 février 1962 (Paris, 13/02/1962)

Pour aller plus loin, je vous conseille les actualités du 11 février 1962 sur Inter, où l’on entend notamment le ministre de l’intérieur de l’époque rappeler cyniquement  « l’interdiction de toute manifestation sur la voie publique, car les faits le confirment tragiquement, les mouvements de rues […] risquent d’être les prétextes de désordres graves. » Un grand moment de radiophonie française, édifiant sur le pouvoir de l’État sur les média de l’époque (et d’aujourd’hui ?).
Sur l’affaire de la station de métro Charonne, voici la liste des morts ainsi qu’une série de Unes de l’Humanité suite à l’évènement.
Sur les jeux de pouvoir de la république française actuelle, précipitez-vous dans les quelques salles de cinéma qui passent encore cette semaine le film Les Nouveaux chiens de garde.

Place du 8 février 1962, plaque commémorative inaugurée par le maire de Paris Bertrand Delanoë en 2007, photo Bertrand Orsal (Paris, 11/02/2012)

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