13/12/1981: Apocalypse Photo

Selon une interprétation fantaisiste du calendrier Maya, une des innombrables fins du monde serait prévue le 21 décembre 2012, comme le faisait remarquer hier mon ami Alexandre Naudé. Avant toute bonne fin du monde qui se respecte, il y a un moment de flottement général où personne ne sait plus qui il est. En république, c’est l’entre-deux-tours. En religion, il s’agit de l’Apocalypse. Ce mot porte une connotation injustement négative, au même titre que « anarchie ». Étymologiquement, le latin apocalypsis signifie simplement « révélation ». Heureusement, ce genre de phénomène ne finit pas forcément en désastre. En exemple, prenons le cas d’un évènement âgé d’exactement trente ans. Le 13 décembre 1981, c’est une révélation bien étrange qui frappe les polonais : leur pays tombe sous le coup de la loi martiale. Le général Wojciech Jaruzelski, alors premier ministre, veut porter un coup fatal au mouvement populaire Solidarność. Cela peut rappeler la Syrie de 2011, mais c’est moins sanglant. Les opposants sont emprisonnés et les militaires prennent position dans les rues. Ce jour là, c’est un dimanche. En lieu et place des programmes habituels, la radio diffuse de la musique classique et la télévision passe un message du général en boucle. Au réveil, les polonais ne savent pas encore ce qui leur arrive. Ils se rendent à la messe, où l’on appelle au calme.

"Czas Apokalipsy", photo Chris Niedenthal (Varsovie, 13/12/1981)

Ce jour là, Chris Niedenthal, 31 ans, photojournaliste anglais d’origine polonaise, se trouve à Varsovie. Il sort et prend des photos dans la rue. Quelques jours plus tard, la plus célèbre photo de sa carrière fera la une de Newsweek et montrera au monde une synthèse des évènements de la loi martiale. La photo est un vrai livre, les plans se tournent comme des pages. Au premier niveau, en bas, les gens sont à l’extérieur. Les personnages paraissent figés, mais la voiture et l’arrêt de bus rappellent la mobilité, le mouvement. La vie est là. Puis au milieu, un char campe. Il est gros, sombre et pèse sur la photo par son absence de couleur. Il est à part. Il y a le monde des gens, et le monde de l’armée, bien séparés, l’un surveillant l’autre. Au fond, le cinéma (kino) a pour nom un symbole de l’influence soviétique : Moskwa, autrement dit Moscou. Le film à l’affiche, « Czas Apokalipsy » est le célèbre « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola, comme un clin d’œil du Hasard à l’Histoire.

Chris Niedenthal expliquera plus tard les conditions de travail à ce moment là. Déjà, prendre des photos en pleine rue exigeait une grande expérience. Puis l’envoi des photos à l’étranger semblait impossible. Il ne voulait pas les apporter lui-même, craignant de ne pas pouvoir revenir en Pologne. Le temps pressait, le journal s’impatientait. Le photographe tenta alors une idée risquée. Il alla à la gare de Gdansk, sur le quai d’un train en partance pour Berlin Ouest. Quelques minutes avant le départ, il chercha en urgence quelqu’un acceptant de transporter les pellicules. Ce n’était pas facile. Les gens avaient peur. Au final, un étudiant de RFA accepta de prendre le paquet.

« Pour moi, toute la loi martiale est dans cette image. Mais ce jour là, je n’avais aucune idée que je faisais quelque chose de si important : une icône pour les Polonais. » Chris Niedenthal

Comme suggéré en début d’article, tout cela ne finit pas trop mal. Du moins, ça aurait pu être pire. Le couvre-feu sera supprimé en mai 1982. Les prisonniers seront libérés au bout de quelques mois. Le conseil d’état annulera l’état de siège en juillet 1983 tout en conservant une partie des lois spéciales jusqu’à la chute du rideau de fer en 1989. En 2007, Wojciech Jaruzelski et les personnes responsables de la loi martiale seront inculpées pour « crime communiste ».

Pour aller plus loin, je vous recommande la lecture des deux livres de Chris Niedenthal, In Your Face, et 13/12 Poland under martial Law. Si vous trouvez encore un exemplaire de ce dernier, je suis preneur (bientôt Noël !). Pour en savoir plus sur la période de loi martiale en Pologne, le film de référence est All That I Love.

Et pendant ce temps là, j’avais un jour. A demain.

Merci à Kasia pour son aide à la rédaction de cet article.

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